Les Amis du Livre Pyrénéen-

VIII. Henry Russell et l'Aragon

Le nom d'Henry Russell évoque le Vignemale et ses grottes, mais cette passion fut tardive ; elle ne peut faire oublier un large pan de sa carrière montagnarde marquée par son attachement aux Pyrénées Aragonaises.

Comme l'avait justement vu Raymond Ritter, la Maladetta a été la maîtresse des années fougueuses et le Vignemale, la compagne des jours apaisés. Un attachement féminin d’H. Russell fut lié à la ville aragonaise de Vénasque. L'un des tous premiers pics qu’il gravit lors de sa première et courte campagne pyrénéenne de 1858, fut le Mont-Perdu. H. Russell s’enthousiasma pour le majestueux Massif des Monts-Maudits, dont il écrit en janvier 1866 : "Après avoir surmonté le grand Vignemale, … je trouve qu'il y a peu à faire de ce côté là… Je voudrais acheter la Maladetta, bâtir à la Rencluse, au lac Gregonio, au lac d'Espingo, à Turmes…Quel beau rêve ! " Nous sommes loin de l'amour inconditionnel du Vignemale.

Au tout début de la carrière pyrénéiste d'Henry Russell a lieu en Aragon, une rencontre capitale pour l'histoire du pyrénéisme : deux jeunes montagnards, se croisent sur l'itinéraire d'un sommet mythique : le Mont-Perdu. En effet, le lundi 9 août 1858, Henry Russell (24 ans) et Alfred Tonnellé (27 ans) se rencontrent à la Brèche de Roland puis, le lendemain , ils feront ensemble leur première ascension du Mont-Perdu.

Ensuite, c'est en août 1863 que se situe le retour d'H. Russell en Aragon lorsqu’il fait sa première ascension du Néthou. De 1863 à 1885, il reviendra presque chaque année vers les Monts Maudits. Mais après, il n'y fera plus que de brèves incursions : en 1887 au Lac de Litayrolles, puis en septembre 1893 au port de Venasque. Cet abandon est étonnant, car les Monts Maudits sont l'une des zones majeures du pyrénéisme.

Pour quelle raison Henry Russell ne revint plus jamais dans cette région Pyrénées espagnoles,? Son testament nous livre une piste. Le legs le plus important est dévolu à une jeune femme : Maria Albar y Cornel ; il reflète la place qu’elle tenait dans le cœur d’H. Russell. Ce testament de 1905 fut complété et modifié par un codicille du 26 août 1908, Maria Albar y Cornel y reste la première légataire et reçoit 15 000 F ; le neveu Maurice Russell, né du premier mariage de Frank Russell, 5 000 F ; le domestique Jean Paralieu : 3 000 F ; la nièce Henriette, issue du second mariage de Frank, ne recevant que la modeste somme de 1250 F.

Le patronyme Albar y Cornel est caractéristique de la vallée de Vénasque. On le retrouve dans les "Souvenirs d'un Montagnard" ; à son retour de l'ascension de la Maladetta le 5 septembre 1876, H. Russell passe la soirée aux Bains de Vénasque avec Sébastien Albar et Mariano Anglada. Le premier était l'oncle paternel de Maria Albar y Cornel et le second son oncle par alliance.

Maria de las Dolores Albar y Cornel, née le 29 août 1858 à Vénasque, était le second enfant d'Alejandro Albar y Español et de Dolores Cornel y Cornel qui habitaient la casa Juanamat. Etrange prémonition de l'histoire, huit siècles avant la rencontre de Maria et d'Henry, un Cornel côtoya un ancêtre d'H. Russell, lorsqu'ils accompagnèrent Guillaume le Conquérant pour sa conquête du trône d'Angleterre.

Maria Albar y Cornel a quitté définitivement Vénasque entre mai et octobre 1886. Nous ne pouvons que nous interroger sur les relations entre Henry Russell et cette légataire. Quelles conclusions faut-il tirer du fait qu'à parti de 1885 il ne revint plus jamais dans cette vallée de Vénasque qu'il avait si régulièrement fréquentée pendant une vingtaine d'années ? Pour quelle raison Maria Albar y Cornel quitta-t-elle Vénasque à la même épqoue, pour ne plus jamais y revenir et resta-t-elle "soltera" toute sa vie ?

Un autre fait troublant est la censure que fait Henry Russell d'une phrase qui relate son dîner avec les oncles de Maria, aux Bains de Vénasque. Dans les premières éditions des "Souvenirs", il écrit : "J'y trouvai le curé de Vénasque, jeune homme très accompli, obligeant et lettré, ainsi que deux Messieurs dont je me plais à publier les noms : MM. Mariano Anglada, et Sébastein Albar, tous deux de Vénasque. Avec eux j'oubliai les misères de la nuit précédente". Dans la dernière édition, la phrase concernant l'obligeant curé de Vénasque a disparu, pour quelle raiosn est-il devenu persona non grata ? Toutes les hypothèses sont possibles.

Mis à part le fait concret que constitue l'important legs particulier, il est difficile d'épiloguer sur les relations entre Henry Russell et Maria Albar y Cornel. Dans son testament, il note les excellentes relations qu'il avait avec la mère de cette dernière, mais l'insistance même avec laquelle Henry Russell éprouve le besoin de se justifier intrigue plus qu'elle ne convainc. Faut-il croire les anciens de Vénasque, qui affirment que dans une partie de la famille s'est conservé le souvenir que cette Maria était l"amante platonica" de Russell ?

LE PIC POSETS, CARTE PAR HENRY RUSSELL [1876]
ESQUISSE TOPOGRAPHIQUE DES MONTS-MAUDITS, CARTE PAR HENRY RUSSELL [1877]
ARMENGAUD - "ESCAPADES D'UN HOMME SERIEUX" [1861]
ARMENGAUD - "ESCAPADES D'UN HOMME SERIEUX" [1861]. Exemplaire d’EDOUARD DE TOCQUEVILLE
PHOTOGRAPHIE - LES MONTS MAUDITS VUS DE L'ENTECADE
MONTS MAUDITS, PHOTOGRAPHIE OFFERTE ET DEDICACEE PAR Henry RUSSELL A René D'ASTORG [1893]
ACTE DE MARIAGE DES PARENTS DE MARIA ALBAR Y CORNEL [23/04/1854]
ACTE DE BAPTEME DE MARIA ALBAR Y CORNEL [29/08/1858]
RAYMOND RITTER – "RUSSELL ET LES MONTS MAUDITS" [1943]
JACQUES LABARERE – "HENRY RUSSELL DANS LES PYRENEES ARAGONAISES" [2009]